Sémiologie vs. Sémiotique : mes définitions



En tant que Docteur en sémiotique, on me pose souvent la même question : « C’est quoi, concrètement, la sémiotique ? » 🤔. Beaucoup perçoivent la sémiotique comme une discipline abstraite et sibylline. Et quand j’ajoute que je suis développeur informatique ou créateur de jeux vidéo 3D, le lien semble encore plus difficile à percevoir pour un néophyte, alors même que j’utilise quotidiennement la sémiotique.

Surtout, la sémiotique est bien plus qu’une discipline universitaire : c’est une science qui analyse comment le sens est produit, transmis et interprété. Elle possède une multitude d’applications dans différents domaines professionnels, notamment le marketing, le design, le cinéma, la mode ou encore les jeux vidéo.

Qu’il s’agisse d’un logo, d’une interface web, d’une pub ou de l’univers d’un jeu vidéo 3D, tout est système de signes qu’il est possible d’organiser et de décrypter via la sémiotique. C’est justement cette possibilité d’expliquer le monde réel qui m’a fait apprécier cette discipline si riche et intéressante.

Dans ce premier article sur la distinction sémiologie et sémiotique, je proposerai d’abord un retour sur la racine étymologique, puis je préciserai les nuances terminologiques selon les écoles et traditions. J’indiquerai ensuite les différentes applications de ce domaine dans la vie réelle. Enfin, je présenterai rapidement mes propres définitions, tout en précisant pourquoi il me semble important de maintenir une distinction conceptuelle très rigoureuse entre ces deux termes.

J’ajoute enfin que ma thèse doctorale portait surtout sur une forme inédite de ma conception de la sémiotique : la sémiotique du développement de jeux vidéo 3D. Je l’évoque ici (très) succinctement, mais je lui consacrerai un article dédié très bientôt.

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0. Genèse de la sémiologie


À l’origine, la sémiologie est un terme médical qui signifie le décryptage ou l’interprétation des symptômes pour établir un diagnostic. On observe et analyse des signes visibles (fièvre, douleur, etc.) qui indiquent une maladie invisible.

Comme l’explique le sémioticien américain Thomas A. Sebeok, c’est Hippocrate (vers 460–377 av. J.-C.), fondateur de la médecine occidentale, qui a fait de la sémiologie une branche fondamentale de la médecine (Sebeok 2001, 4).

Étymologiquement, et toujours selon Sebeok, sémiologie (et sa variante séméiologie) vient du grec ancien sēmeion (signe, marque) et logos (discours, étude), signifiant ainsi l’étude des signes 😉.

0.1. Deux origines géographiques


Ce n’est qu’au XIXe siècle que la sémiologie sort du champ médical pour devenir une science générale des signes. Cette évolution trouve son point de départ dans deux traditions distinctes : la sémiotique américaine et la sémiologie européenne.

Le sémioticien français François Rastier précise les disciplines d’origine de ces deux courants : « la philosophie (…) depuis Locke » (Rastier 2001, 2) pour la sémiotique américaine et « la linguistique depuis Saussure, Hjelmslev, Greimas » (Rastier 2001, 2) pour la sémiologie européenne.

De surcroît, les travaux du sémiologue Sémir Badir indiquent non pas deux mais plutôt trois théoriciens « que les sémioticiens estiment être les fondateurs de leur discipline : Charles Sanders Peirce (…), Ferdinand de Saussure (…) et Louis Hjelmslev (…) » (Badir 2010, 243).

0.2. La sémiologie européenne


La sémiologie européenne trouve son origine dans les travaux du linguiste suisse Ferdinand de Saussure (1857–1913), plus précisément dans le Cours de Linguistique Générale (CLG), rédigé à titre posthume par ses collègues, les professeurs Charles Bally et Albert Sechehaye, et publié en 1916.

Précision importante

Puisque le Cours de Linguistique Générale n’a pas été écrit par Saussure lui-même, et comme le souligne le linguiste Loïc Depecker, le CLG n’est pas une pensée authentiquement saussurienne, puisque « les rédacteurs du Cours n’avaient pas assisté à ses cours de linguistique générale (…) c’est dire si (…) les risques de déformations, gauchissements, contradictions sont nombreux » (Depecker 2012, 3).

C’est pourquoi le linguiste Simon Bouquet distingue le contenu du CLG de la pensée originale de Saussure. Selon lui, « le Cours de linguistique générale a fait subir de nombreuses et sévères distorsions à la pensée de Ferdinand de Saussure, au point qu’il serait plus juste (…) de parler d’un Pseudo-Saussure » (Bouquet 2012, 21). Il ajoute que les manuscrits authentiques, publiés après le CLG, forment ce qu’il nomme une « linguistique néosaussurienne » (Bouquet 2012, 21).

Malgré ces débats philologiques, le Cours de linguistique générale reste un texte fondateur qui a d’abord lancé la linguistique moderne, mais également la sémiologie en Europe. Et c’est surtout sa vision structurale du signe qui m’intéresse le plus dans mes applications concrètes.

Les concepts saussuriens

Dans le CLG, Saussure développe une conception nouvelle de la langue, qui n’est plus un simple répertoire de mots, mais un système de signes parmi d’autres (écriture, rites symboliques, etc.), structuré par des relations internes.

Surtout, il définit un concept clef : le signe linguistique, une entité psychique à deux faces indissociables. Et Saussure insiste bien sur le fait que « le signe linguistique [qui] unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique » (Saussure 1916, 98). Ces deux termes sont donc signifié et signifiant.

Signifiant et Signifié selon Saussure
Signifiant L’image acoustique ou la forme matérielle (la forme)
Signifié Le concept ou la représentation mentale (le fond)

Mais l’apport majeur de Saussure est de postuler l’arbitraire du signe : le lien unissant le signifiant au signifié n’est pas naturel, mais conventionnel. Par extension, Saussure postule que la signification d’un signe dépend de sa valeur au sein du système, c’est-à-dire de ce qui le différencie des autres signes.

Cette approche structurale permet aujourd’hui de décomposer n’importe quel objet culturel, depuis les différents logos des entreprises jusqu’au gameplay entier d’un jeu vidéo, comme un langage cohérent.

Roland Barthes, dans les années 60, popularise cette méthode en affirmant que « le but de la recherche sémiologique est de reconstituer le fonctionnement des systèmes de signification autres que la langue » (Barthes 1964). Il l’applique à la publicité, la mode, la photographie ou encore la mythologie contemporaine.

Pour ma thèse doctorale, je me suis appuyé sur de nombreuses théories de la sémiologie européenne, principalement du signe linguistique (mais aussi de la double articulation contenu et forme de Hjelmslev), pour concevoir mes propres outils d’analyse sémiotique du développement de jeux vidéo 3D, que je détaillerai dans un article dédié.

0.3. La sémiotique américaine


Indépendamment de Saussure, le philosophe et logicien américain Charles Sanders Peirce (1839–1914) développe une théorie du signe qu’il nomme sémiotique (semiotics), dès les années 1860–1870.

Cependant, les deux pères fondateurs partagent un destin éditorial similaire : à l’instar des notes posthumes de Saussure, l’œuvre de Peirce est restée largement fragmentaire. Comme le souligne la philosophe Claudine Tiercelin, « hormis quelques articles formant une unité, les écrits de Peirce restent fragmentaires et inachevés, malgré bien des projets presque tous avortés » (Tiercelin 2013, Introduction).

Contrairement au modèle dyadique saussurien, Peirce propose une triade dynamique :

Triade dynamique de Peirce
RepresentamenLe signe matériel
ObjetCe que le signe désigne
InterprétantLe sens produit dans l’esprit

0.4. Comparatif sémiologie sémiotique


On peut désormais esquisser un tableau pour comparer les deux traditions.

CritèreSémiologie (Saussure)Sémiotique (Peirce)
OrigineLinguistique (Europe)Philosophie / logique (USA)
Structure du signeDyadique (2 faces)Triadique (3 pôles)
ComposantesSignifiant / SignifiéRepresentamen / Objet / Interprétant
ObjectifDécrire les systèmes culturelsDécrire les processus interprétatifs
Domaine privilégiéCulture, médias, langageCognition, logique, sciences naturelles
FocusLa langue comme système socialLa pensée comme processus de signes

1. Utilité de la sémiologie


Si je viens de définir la sémiologie à travers son histoire et son origine géographique, il reste une question importante : à quoi sert la sémio ?

Si cette discipline peut paraître plutôt abstraite, c’est en réalité une boîte à outils d’une efficacité redoutable. Ce n’est pas juste une science qui permet d’observer, puisqu’elle peut agir sur deux axes différents : le décryptage et la production du sens.

Prenons un exemple immédiat : le logo d’une entreprise. Un logo n’est pas qu’une image qui permet d’identifier une société, c’est surtout un système de signes dont chaque élément (couleur, typographie, forme) produit du sens, intentionnellement ou non.

1.1 Décryptage du sens

Le décryptage consiste à découvrir le sens caché des choses. Comme le suggérait Roland Barthes, la sémiologie permet de voir du sens là où les autres ne voient que des choses.

Par exemple, l’analyse détaillée d’une publicité permet de comprendre comment cela peut nous influencer, et quels sont les différents messages qui sont envoyés. Pourquoi cette couleur ? Pourquoi cet angle de vue ? On passe de la perception subjective à la compréhension objective des messages envoyés.

Un autre exemple intéressant dans les jeux vidéo est l’affordance : la forme et la couleur d’un levier ou la mise en surbrillance d’un objet indiquent immédiatement au joueur une possibilité d’interaction, transformant un simple modèle 3D décoratif en un outil fonctionnel.

1.2. Production du sens

À l’inverse, dans une démarche de création, la sémiologie permet de passer d’une intuition artistique à une stratégie de communication maîtrisée.

Ainsi, la production du sens consiste à concevoir des signes qui produisent exactement l’effet désiré sur le récepteur.

C’est précisément là que se rencontrent mes deux axes de travail : le développement de jeux vidéo 3D et la recherche indépendante d’une sémiotique appliquée.

Mais, pourrait-on demander, qu’est-ce que la sémiotique appliquée ?

2. Mes distinctions sémiologie vs. sémiotique


Depuis ma thèse, et désormais dans mes recherches actuelles et ma pratique de la sémiotique, je m’éloigne de la définition géographique (sémiotique américaine et sémiologie européenne) pour proposer une hiérarchie à mon sens plus limpide : une sémiologie théorique et des sémiotiques appliquées.

Pour opérer une telle distinction, je me base sur Jean-Marie Klinkenberg, indiquant que le terme « sémiologie désigne (…) la discipline qui couvre tous les types de langage, [et] sémiotique désignant un des objets dont peut s’occuper cette discipline » (Klinkenberg 2000, ch. 1). Il existe aussi de nombreuses mentions de sémiotique appliquée et de sémiotique générale dans la littérature.

Néanmoins, la distinction que je propose dépasse largement les explications de Klinkenberg ainsi que les usages les plus courants dans la littérature.

2.1. Sémiologie théorique


À mon sens, la sémiologie théorique a pour objectif d’étudier la discipline elle-même, mais aussi les lois universelles de la signification. Ainsi, elle peut distinguer les différents courants théoriques, débattre de la pertinence d’une théorie plutôt qu’une autre, et proposer des outils génériques. C’est comme un laboratoire où l’on fabrique les concepts, ex nihilo ou ex materia d’ailleurs, avant de les tester sur le terrain.

2.2. Sémiotiques appliquées


Je définis les sémiotiques appliquées comme l’usage de théories et outils sémiologiques dans des domaines spécifiques, et dans le but d’améliorer un produit, une oeuvre, ou un message. Autrement dit, d’améliorer la production de signes pertinents, et d’éviter les contre-sens.

Par exemple, la sémiotique publicitaire va décrypter les publicités afin de vérifier si le message est bien compris, si le spectateur a bien envie d’acheter quelque chose. S’il n’y a pas de contre-sens qui pourrait montrer que l’objet, finalement, n’est pas utile. Pire encore, d’éviter que le message détourne du but.

Voici un tableau qui permet de synthétiser mes deux approches :

NomFonctionApplication
Sémiologie ThéoriqueLe LaboratoireÉtude des lois universelles, création d’outils d’analyse.
Sémiotiques AppliquéesLe TerrainOptimisation de produits, design de systèmes, audit de marque.

2.3. Avantages de mes définitions


Proposer ces deux définitions possède, à mon sens, des avantages substantiels sur le plan pratique, et surtout utilitaire.

Mon approche d’une sémiotique appliquée permet de limiter les débats théoriques sempiternels pour se concentrer sur le résultat. Dans ma thèse, mon approche de la sémiotique se voulait orientée vers des résultats, vers du concret. En se libérant des débats théoriques ou de savoir si un outil provient d’un auteur plutôt qu’un autre, on se concentre sur le résultat.

3. Conclusion : Le sens est une science


La sémiotique, c’est bien plus qu’une discipline académique. C’est un ensemble d’outils qui permet de décrypter le sens caché des choses ou des signes (forme analytique) et d’optimiser la production de signes (forme créatrice).

Surtout, cette introduction terminologique a été l’occasion de mettre en surbrillance une distinction sémiologie/sémiotique qui va bien au-delà d’une simple approximation sémantique. Elle reflète deux façons fondamentalement différentes de concevoir le signe et la signification. Elle offre deux typologies d’outils différents pour décrypter le sens ou le produire.

Ma propre définition d’une sémiologie théorique, centrée sur les théories, concepts et débats, et la sémiotique appliquée à différents domaines, permet d’aller bien au-delà des considérations théoriques. Surtout, c’est le fruit de mes années de pratique en informatique et de mes recherches doctorales menées à Sorbonne Université.

L’objectif est in fine de pouvoir se libérer du carcan des questions théoriques, presque idéologiques, pour se concentrer sur la production de théories et de sens.

3.1. Pour aller plus loin


AuteurOuvrage de référencePourquoi le lire ?
F. de SaussureCours de Linguistique Générale (1916)La base de la structure
C. S. PeirceÉcrits sur le signeLa base de l’interprétation
Roland BarthesÉléments de sémiologie (1964)Pour comprendre comment la culture devient un langage
Umberto EcoLa production des signesLa synthèse parfaite entre les traditions
J. M. KlinkenbergPrécis de sémiotique généralePour approfondir l’analyse des signes.

Références